YouTube, TikTok, Instagram : la guerre des formats tue-t-elle la créativité ?

La Creator Economy promettait une liberté totale : créer ce qu’on veut, comme on veut, et toucher un public sans intermédiaire. Mais en regardant défiler les contenus aujourd’hui, on se demande si cette promesse tient encore vraiment.

C’est une réflexion qui m’est venue en scrollant. À un moment, j’ai réalisé que je regardais des vidéos de créateurs très différents — des univers différents, des sujets différents — mais que tout se ressemblait. Même rythme de montage, même façon d’accrocher au début, même structure. Quelque chose s’est uniformisé, et pas vraiment dans le bon sens.

L’idée qui s’adapte au moule

Sur les plateformes aujourd’hui, la création commence rarement par une intention. Elle commence par une contrainte : est-ce que ça tient en format court ? Est-ce que les premières secondes accrochent ? Est-ce que ça correspond à ce que l’algorithme récompense en ce moment ?

L’idée devient presque secondaire. Elle doit s’adapter au moule plutôt que le façonner. C’est une inversion qui me semble problématique, parce qu’elle réduit la création à un exercice d’ajustement permanent plutôt qu’à une vraie démarche d’expression.

Quand l’algorithme devient le directeur artistique

Les algorithmes favorisent ce qui a déjà fonctionné. Un certain type de montage, une structure narrative connue, un rythme identifiable. En récompensant toujours les mêmes signaux, les plateformes poussent les créateurs — consciemment ou non — à se copier les uns les autres pour rester visibles.

Le résultat, c’est des flux efficaces, bien optimisés, mais interchangeables. La singularité se dilue dans une esthétique globale dictée non pas par une vision artistique, mais par la performance. Ce qui ressemble à de la diversité n’est souvent qu’une variation sur les mêmes recettes.

Changer de format, accélérer un montage ou passer d’une vidéo horizontale à une verticale, ce n’est pas innover. Ce sont des décisions stratégiques, pas créatives.

La pression du chiffre à court terme

Dans cet écosystème, la valeur d’un contenu se mesure presque exclusivement à sa performance immédiate. Une vidéo qui ne décolle pas dans les premières heures est vite considérée comme un échec — et le créateur passe à autre chose, contraint de rebondir vite.

Le problème, c’est que la créativité ne fonctionne pas toujours comme ça. Construire un univers, développer une narration cohérente, prendre le temps d’expérimenter : tout ça demande des contenus qui ne seront pas forcément les plus performants à court terme. La pression des chiffres décourage précisément ce type de démarche.

Ce qui me questionne : on parle souvent de « créateurs de contenu » comme si créer et produire du contenu étaient la même chose. Mais ce n’est pas la même démarche. Créer, c’est prendre un risque, proposer quelque chose de nouveau. Produire du contenu, c’est alimenter un flux. Les plateformes ont besoin de la deuxième logique pour fonctionner — mais elles ont tendance à l’imposer à ceux qui relèvent de la première.

Adapter n’est pas innover

L’écosystème valorise énormément la capacité à s’adapter aux formats : passer au Reels quand Instagram le favorise, intégrer les tendances TikTok au bon moment, reformater une vidéo YouTube en Shorts. Ces décisions ont leur logique — mais les confondre avec de l’innovation, c’est un glissement dangereux.

L’innovation naît d’un regard nouveau, d’une idée forte, d’un point de vue assumé. En glorifiant l’adaptation permanente, on donne l’impression que la création évolue alors qu’elle s’enferme dans des cadres toujours plus étroits.

Note by CombyCam : Je ne pense pas que les plateformes soient « contre » la créativité — c’est plus subtil que ça. Le problème, c’est que leurs logiques économiques et algorithmiques créent des conditions qui découragent la prise de risque et récompensent la conformité. Redonner de l’espace à la créativité, c’est peut-être d’abord accepter de sortir des formats dominants, même si ça coûte en visibilité. Ce n’est pas un choix facile — mais c’est peut-être le seul qui permette de se démarquer vraiment.